En Afrique, le vrai risque souverain n’est plus seulement extérieur : il se joue à l’intérieur, dans les retards de paiement qui étranglent les PME et sapent la crédibilité des États. Ce “défaut sélectif”, que l’on refuse de nommer, est devenu l’une des premières causes invisibles d’instabilité économique du continent.
Dans les marchés financiers, un paiement n’est jamais « en retard ». Il est soit effectué à l’heure exacte prévue, soit immédiatement considéré comme un incident de crédit. Une heure suffit parfois à dégrader la signature d’un État. Une journée modifie la perception du risque. Une semaine ferme l’accès à un marché. La finance internationale repose sur une loi simple : le temps est une dette. Lorsqu’il n’est pas respecté, c’est l’investisseur qui en supporte le coût immédiat. Et c’est pour cela que la sanction tombe toujours.
Dans de nombreux pays africains, cette réalité est minimisée. On évoque des décalages techniques, des tensions passagères, des arbitrages administratifs, comme si les retards n’avaient aucune conséquence structurelle. Pourtant, ils détruisent la confiance, fragilisent nos institutions, rongent les marges des entreprises et tuent les PME. Ce que les agences internationales de notation appellent un « défaut sélectif » n’a rien d’un incident marginal. Dans la taxonomie officielle de Standard & Poor’s, il s’agit d’une forme de défaut au sens strict : l’État cesse de payer certaines obligations – souvent domestiques – tout en continuant d’en honorer d’autres. Ce n’est pas un « petit défaut », mais une rupture de confiance ciblée, dont les effets sont aussi destructeurs pour l’économie qu’un défaut en devises, et parfois plus, car il frappe au cœur du tissu productif national.
La réalité est d’autant plus brutale que dans les économies avancées, un simple dépassement de délai légal fragilise déjà les entreprises. Un quart des faillites européennes sont directement liées aux retards de paiement, selon la Banque de France et la Commission européenne. Et pourtant, ces pays disposent d’assurances-crédit, de tribunaux commerciaux efficaces, de marchés financiers profonds, de systèmes d’information performants et de mécanismes institutionnels robustes. Si douze jours de retard suffisent à créer des faillites en Europe, il n’est pas difficile d’imaginer l’effet de douze mois de retard sur une PME africaine.
C’est pourtant la situation quotidienne de milliers d’entreprises sur le continent. Elle ne produit ni scandale national, ni indignation collective. Elle ne déclenche aucune enquête publique. Elle ne figure dans aucune statistique officielle. Elle s’est installée comme une fatalité. C’est cela, le défaut sélectif africain : un défaut normalisé, rendu invisible par les lenteurs administratives, les procédures complexes, les budgets décalés et les arbitrages interminables.
Ce défaut a même créé un métier informel qui n’existe que parce que l’État ne paie pas en temps et en heure : le coxer. Dans les gares routières, un coxer rabat les passagers. Dans l’environnement administratif, la mission consiste à “faire avancer” un dossier ou à tenter de débloquer un paiement en souffrance. Leur rémunération se fait généralement de manière informelle et repose sur l’espoir que leur réseau permette d’accélérer la procédure.
En tant qu’ancien directeur général de l’ADEPME, j’ai entendu des dizaines de dirigeants de PME décrire la même réalité : des journées entières passées au Trésor, dans les ministères ou les agences publiques, non pas pour développer leur entreprise, mais pour tenter d’obtenir le règlement d’une facture déjà validée. Certains y consacraient jusqu’à un quart de leur temps, faute d’alternative institutionnelle claire. Et malgré cette énergie perdue, beaucoup n’étaient réglés que six mois, un an, parfois deux ans plus tard.
Entre-temps, une comptabilité tenue avec rigueur – ce qui demeure malheureusement l’exception et non la règle dans nos écosystèmes – a déjà tranché : les factures impayées sont provisionnées comme des pertes. Lorsque le paiement finit par arriver, il apparaît en produit exceptionnel, comme un miracle comptable. Mais la marge a disparu depuis longtemps. Elle a été absorbée par le temps perdu, les déplacements répétés, l’usure morale, la fragilisation de la trésorerie, la suspension d’investissements et, parfois, par la rémunération versée au coxer dans l’espoir d’accélérer le processus. Ce qui revient trop tard n’est plus un gain, mais la restitution d’une perte. La comptabilité ne ment pas : ce qui a été provisionné est un défaut.
Pour une PME africaine, ce défaut est souvent synonyme de mort lente. Elle n’a ni réserves de trésorerie, ni accès au crédit, ni assurance-crédit, ni justice commerciale opérationnelle. Elle survit rarement au décalage entre la prestation et le paiement. Elle meurt sans bruit, sans scandale, sans rapport public, sans mobilisation. Elle meurt dans l’indifférence. Et ce silence, quand on connaît la mécanique des retards publics et privés, ressemble parfois à une forme de complicité structurelle.
Ce phénomène n’est pas propre à l’Afrique. Le Canada l’a expérimenté en 2007 lorsque le marché des papiers commerciaux adossés à des actifs s’est figé du seul fait que les flux n’étaient plus versés à l’heure. La Suède et le Royaume-Uni ont connu les mêmes tensions lorsque certaines titrisations municipales ont cessé de régler leurs échéances au moment prévu. Dans tous ces cas, il ne s’agissait pas de défauts au sens strict, mais simplement de retards. Pourtant, le système s’est figé. Ce n’est jamais l’argent qui manque : c’est la ponctualité.
Le problème ne naît pas du montant dû, mais du moment où il est dû. Cela renvoie à une vérité structurelle que j’ai analysée ailleurs : le capital n’est opératoire que lorsqu’il est rendu visible, lisible et prévisible. Et la première infrastructure invisible du capital est la maîtrise du temps.
Ailleurs, notamment en Asie, cette question a été traitée comme un impératif stratégique national. La Corée du Sud a verrouillé les délais de règlement grâce à un système public de e-procurement totalement traçable, qui rend impossible la dissimulation des retards. La Malaisie a imposé des règles strictes de paiement gouvernemental afin de protéger ses PME et de réduire leur mortalité. La Chine a obligé ses grandes entreprises publiques à apurer des centaines de milliards d’arriérés pour restaurer la fluidité de son économie intérieure. Quant à l’Inde, elle a fait du paiement à temps un pilier de sa compétitivité : la MSME Development Act impose des délais fermes, les PME peuvent déposer des plaintes en ligne et la plateforme publique TReDS permet de régler les factures avec une transparence et une rapidité inédites.
Ces pays ont compris une vérité simple : on ne bâtit pas une économie moderne sur le retard, mais sur la prévisibilité.
C’est ce contraste – entre les économies qui sanctionnent les retards et celles qui les tolèrent – qui explique l’écart de confiance, donc l’écart de notation.
À l’heure où les controverses autour de la sévérité des agences internationales de notation se multiplient dans plusieurs pays africains – du Sénégal au Ghana, de la Tunisie à l’Éthiopie – le débat public préfère s’en prendre au thermomètre plutôt qu’à la fièvre réelle : le défaut sélectif domestique que l’on refuse de nommer. On s’écharpe sur les notes, on accuse les modèles, on critique la méthodologie. Pendant ce temps, la trésorerie des PME s’effondre et le défaut, lui, prospère. Il avance sûrement, mais il tue massivement nos entreprises. Il les étrangle, il les asphyxie, il les pousse à la faillite dans un silence assourdissant.
Tant que nos pays continueront d’estimer qu’il suffit de « finir par payer », laissant surtout les entrepreneurs nationaux — ceux qui n’ont ni relais audible ni influence — mourir en silence, et tant que l’on détournera le regard du sort des entreprises en difficulté, on ignorera l’essentiel. Dans l’économie contemporaine, ce n’est pas le paiement final qui compte, mais la maîtrise exacte du temps. La mère des réformes économiques est de payer à l’heure, car de cette ponctualité dépendent la survie et la croissance de nos PME, la stabilité de nos budgets, la crédibilité de nos États et la création d’emplois décents, sans lesquels aucun développement durable n’est possible.
Le terme même de “défaut sélectif”, utilisé par Standard & Poor’s, devrait suffire à alerter nos décideurs. Dans la taxonomie internationale, ce classement n’a rien d’un incident mineur : il désigne une incapacité à honorer certains engagements – souvent domestiques – alors même que d’autres obligations, notamment extérieures, continuent d’être servies. Ce n’est pas un détail technique, ni une subtilité comptable. C’est un signal de défiance majeur.
Le défaut sélectif est d’abord une rupture de confiance interne avant d’être une rupture financière externe.
Dans les défauts souverains classiques, le monde dispose de mécanismes d’alerte : les CDS (Credit Default Swap) s’affolent, l’ISDA (International Swaps and Derivatives Association) constate l’incident, les marchés sanctionnent et le FMI s’organise. Mais pour les arriérés domestiques, il n’existe aucun signal automatique. Aucun voyant rouge ne s’allume. La souffrance est silencieuse.
Le choc tombe directement sur les PME, les fournisseurs et les entreprises locales, qui n’ont ni soutiens, ni amortisseurs, ni capacité de renégocier.
Il étouffe la trésorerie, renchérit le crédit, bloque l’investissement et sape la crédibilité du pays à la racine. Et lorsque le tissu productif se délite, les conséquences dépassent l’économie : moins d’emplois, moins de recettes fiscales, plus de vulnérabilité et de détresse sociale.
Le défaut sélectif devient alors un risque politique majeur, parce qu’il fabrique du découragement, de la défiance et de la fragilité collective.
Si un défaut extérieur détruit la confiance internationale, un défaut sélectif détruit la confiance nationale.
Refuser de le reconnaître, c’est refuser la réalité. Et refuser la réalité, c’est organiser la catastrophe.
Dans les économies africaines d’aujourd’hui, la fragilité ne provient ni de la seule dette extérieure ni de la seule dette intérieure, mais de la dialectique entre les deux. Le recours excessif à des financements en devises crée un déséquilibre qui aggrave les arriérés domestiques : pour éviter un défaut externe visible, les États priorisent toujours le service de la dette en devises, reléguant au second plan les paiements intérieurs. Chaque tension extérieure se répercute alors mécaniquement par un défaut silencieux sur les PME, et chaque défaut intérieur affaiblit la capacité à honorer la dette extérieure.
Cette dette domestique, maintenue dans l’angle mort, fragilise la trésorerie nationale, étouffe les PME et érode la confiance dans l’action publique. Elle s’accumule parce que trois facteurs structurels neutralisent toute réaction : l’absence de sanction politique du non-paiement, la faiblesse des systèmes d’information budgétaires et la quasi-absence de pression organisée du secteur privé.
C’est là que meurt la crédibilité de l’État. C’est de là que part la spirale du défaut.
Les pays qui gagnent – des États-Unis à l’Inde, en passant par l’Europe, la Chine ou la Corée – s’imposent désormais une discipline intangible : un État qui respecte sa parole financière ne fait jamais défaut. Les nôtres doivent en faire un impératif national.
